Les carpes. Version imprimable

Au fond de mon jardin coule un ruisseau. En pratiquant une petite dérivation, j'ai aménagé un bassin où j'ai mis deux belles carpes Koï. L'une est blanche sauf une tache rouge entre les yeux. Je l'ai appelé Japonne. L'autre, à l'inverse est toute rouge avec un point blanc vers la queue. Elle, c'est Floconne.
Quand vient l'automne et que j'entreprends le grand nettoyage de fin de saison, je fais toujours très attention à ne pas trop racler le fond car je sais qu'elles aiment se cacher sous le nénuphar sur un tapis de feuilles mortes.
Aujourd'hui, il s'est passé quelque chose d'étrange. Je venais de ranger les outils. Le soleil allait se coucher et le vent du nord poussait de gros nuages noirs vers le sud, comme il l'avait fait  quelques jours auparavant avec les grues cendrées et les oies sauvages. De plus en plus nombreux, ils semblaient s'attendre vers l'horizon et ne mirent pas longtemps à envahir tout le ciel. Le soleil disparut sous cet amas de nuages. Absorbé que j'étais à observer le ciel, je ne prêtais pas attention à ce qui se passait dans le bassin.
Puis, selon mon petit rituel du soir, je cherchai des yeux les carpes avant de m'en aller. Le ciel se reflétait mal à la surface à cause du vent. Je les vis toutes les deux, immobiles, flanc à flanc. Tête au ras de l'eau, elles semblaient elles aussi observer ce qui se passait dans le ciel. Peu après, un flocon, puis deux ou trois autres se mirent à virevolter dans l'air. On aurait dit qu'ils ne voulaient pas toucher le sol ni s'abîmer dans l'eau. D'autres et d'autres encore, de plus en plus gros s'enhardirent. Les carpes semblaient fascinées par le spectacle. Puis, n'y tenant plus, Japonne jaillit hors de l'eau, goba un flocon et disparut sous le nénuphar au milieu d'une gerbe d'éclaboussures. Floconne ne bougea pas. Intrigué et un peu triste pour elle, j'attendis pour voir comment la scène se finirait. Après un long moment, d'un lent coup de queue, comme à regret, elle rejoignit Japonne. Déçue qu'il ne soit pas tombé un flocon rouge, sans doute...

Dors, mon bébé Version imprimable

Dors, ma fille; dors, mon bébé, mon enfant.
Tu es bien, avec moi; tu es bien, dans mes bras.
Tu ne sais pas ce que la vie te réserve, ni moi non plus. Je vois ton sang battre sous ta paupière. Tu souris à ton rêve. Il doit être si beau!
Les étoiles aussi veillent sur toi. Tu peux avoir confiance en elles. Quoi qu'il t'arrive, elles seront toujours là.
Tu vivras l'amour, la maladie, la joie comme l'espoir. Tu traverseras tous les obstacles. Parfois, tu te sentiras si faible, si désemparée! Tu n'auras plus la force. Et puis par magie, tu pousseras d'autres portes, et d'autres chemins s'ouvriront à toi, imprévus, inimaginables.
Tu naîtras à nouveau.
Je ne serai peut-être plus là pour te prendre dans mes bras. Un autre homme le fera à ma place.
Longue vie à toi, ma petite...

Air. Version imprimable

Respire cet air: il nous vient de loin!
Il a traversé les océans, enjambé les montagnes. Il s'est perdu dans d'immenses étendues désolées, inhabitées. Les vastes forêts n'ont plus de secret pour lui. Il s'est chargé de tous ces pollens, de tous ces enivrants parfums de fleur, de terre mouillée, il s'est nourri dans les embruns. Il a souri à la lune, il a tenté d'éviter la moiteur des villes, le crachat des usines, la nausée des centrales nucléaires. Il a feint d'ignorer les champs de bataille, l'haleine de la haine. Il s'est purifié au froid de l'arctique, au soleil des tropiques.
Mais cet air vient de plus loin encore: il a traversé les âges, il est là pour tous. Il est insaisissable et multiforme. Et quand, par bonheur, il entre dans tes poumons, tu deviens éternité...

J'écris. Version imprimable

J’écoute la fontaine au fond de mon jardin.
C’est un bruit familier comme mille autres bruits
Qui vivent en secret autour de ma maison.
L’eau jaillit d’un muret, tombe dans un bassin
En forme de croissant où sont un poisson blanc
Et une vieille carpe. Au printemps, des alytes
Chantent tout doucement dans l’humide fraîcheur
Du ruisseau qui s’en va vers le pré d’à côté.
Parfois un rouge-gorge, ô, petit effronté!
Vient déranger la carpe en voulant s’emparer
D’un gerris égaré au milieu du bassin.
Les buissons alentour se peuplent de bourdons
Qui viennent butiner les fleurs à peine ouvertes
De la blanche aubépine et du prunier sauvage.

Une table de bois, quelques chaises vernies;
La mienne grince un peu lorsque je me déplie.
Et parmi tous ces bruits,
Ces chants, ces clapotis,
J'écris.

Au salon du livre. Version imprimable

(J’ai participé la semaine dernière à un salon du livre, où je me suis copieusement emmerdé…)

Salon du livre. Oui, le livre est lui aussi comme au salon, affalé sur son canapé. Le repas, trop lourd, trop arrosé, passe difficilement. Peu à peu, la somnolence devient torpeur, engourdissement. Et le sommeil rampant, insidieux, pesant, inévitable. Immobile, couverture close, le voilà qui s’endort et commence à ronfler, et commence à rêver. Sa respiration sifflante envahit le salon, fait trembler les vitres, tressaillir les tentures. Il croit entendre des ouragans, rugir des tempêtes, des volcans qui fument et qui crachent leur fureur, des trains qui passent. Au plus fort du séisme, il devine (comment peut-on venir me déranger ainsi en plein sommeil?) un raclement de gorge puis une voix: << et celui-ci, c'est combien, s'il vous plait?>>.

La mort dans l'âme Version imprimable

Le soir tombe sur le pavé humide de la ville. Des arbres dénudés bordent la chaussée. Des voitures passent en faisant un bruit mouillé.
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On dirait même que... Version imprimable

Aujourd'hui, ça y est, il fait beau!
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La tombe de ma fille. Version imprimable

La tombe de ma fille
Est un jardin fleuri
Où pousse la jonquille.
Et le muguet joli.

Elle aimait trop la terre,
La nature et la vie:
Pas de dalle de pierre,
Mais des fleurs à l'envi.