Désinformation. Version imprimable

Un fait divers: hier, un violent mais bref orage s'est abattu sur la commune de S. Sur la route détrempée, une voiture venant de A. a tenté d'éviter un chien errant. Parti en aquaplanning, le véhicule a percuté un muret situé de l'autre côté de la chaussée. La voiture est détruite mais le chauffeur, habitant le bourg, s'en est sorti avec quelques égratignures seulement. Le chien n'a pas été retrouvé.

Lu dans le journal:
Hier, un titanesque  orage a littéralement noyé la petite ville de S. En effet, les trombes d'eau ont inondé partiellement la R.D.... provoquant un étrange accident de la circulation. D'après les premiers éléments de l'enquête des gendarmes dépéchés sur place en un temps record, monsieur M., un quinquagénaire bien connu des services de police pour traffic de stupéfiants, et venant de A. vraissemblablement à vive allure a perdu le contrôle de sa voiture en voulant éviter, selon ses dires par la suite, un chien errant. Donnant un brusque coup de volant, la voiture a traversé la chaussée pour venir frapper de plein fouet un solide mur en pierre. L'homme a réussi à s'extraire seul de l'habitacle et, aux premières constatations, s'en sort miraculeusement avec seulement quelques ecchymoses. En revanche, la voiture, une luxueuse berline flambant neuve de marque allemande bien connue, est en miettes. Un test sanguin a été pratiqué sur l'individu.
À l'heure où nous écrivons ces lignes, nous ne connaissons pas le résultat de ce test et le chien n'a pas été retrouvé. On peut d'ailleurs se demander si ce chien existe réellement ou si ce n'est qu'une invention du conducteur pour se justifier devant les forces de l'ordre.
Nous ne manquerons pas de vous informer des suites de ce mystérieux accident.

Droit de réponse:
Je tiens à faire valoir mon droit de réponse, puisque mon honorabilité a été mise en cause dans votre article.
Bien sûr, mon patronyme est très courant, mais vous devriez justement vérifier avant de proférer des insinuations. Non, je ne suis pas le délinquant que vous vous plaisez à supposer. De plus, le test sanguin s'est révélé négatif et le chien, un labrador sable est bien la cause de mon accident. Avec son large collier rouge, il est très facilement reconnaissable dans le secteur puisqu'on le voit souvent errer dans les rues.
Je crains de l'avoir effectivement touché et je suis inquiet pour lui, car depuis ce jour, je ne le vois plus rôder.

Le point de vue du chien :
Comme toujours, j'avais faim et je traînais vers la gendarmerie. Sous l'orage, mon flair ne vaut rien, mais j'aime l'eau.
J'allais boire quand une voiture m'a tapé. J'avais très mal, alors je suis rentré à la maison. Mon maître m'a grondé en plus et depuis, il ne veut plus que je sorte.
Il me dit que quand j'aurai plus mal, je pourrai sortir à nouveau. Mais moi, je ne voudrai plus.
Et puis maintenant, il me donne à manger comme il faut.
Quand j'ai fini, je vais dans ma corbeille et je ferme un oeil.
Avec l'autre, je regarde mon maître lire le journal.

Le point de vue du journaliste :
Au journal, on dit toujours: force le trait, ça fait le buzz! Alors, comme je tiens à faire mes piges, je force. Mais là, ils m'ont dit stop, t'es allé trop loin dans tes sous-entendus: on t'écarte un peu, le temps que ça se calme, on verra bien comment ça tourne. Alors me voilà coincé à la maison, à lire le journal et à soigner mon chien...

Fin de page blanche. Version imprimable

L'autre jour, au salon du livre, à peine installé, les premiers visiteurs sont arrivés, mais pas véritablement ceux que l'on attendait.
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Ma condition humaine. Version imprimable

Je suis un goéland
des yeux
ma condition humaine
m'empêche de voler.

Je cherche le soleil
des yeux
ma condition humaine
m'empêche de briller.

Je m'allonge et je ferme
les yeux
ma condition humaine
me permet de rêver
 
 

Le bateau des souvenirs. Version imprimable

Le cri du cormoran
le cinglant vent du large
le grain qui te cisaille
le ressac dans les rocs
les ténèbres d'un gouffre
entraille de la pierre.

Le soleil qui renaît
les enfants sur la plage
sable et sel sur la peau
et le doux vent du large.

Bateau des souvenirs,
accoste à ma mémoire!

Un jour, les vendanges. Version imprimable

Un jour, je suis allé faire les vendanges. C'était fin août. La saison avait été chaude et, en cette période où le vert se pare déjà timidement d'or et de cuivre, où les perles de rosée matinale roulent sur les feuilles comme du vif-argent, le soleil ne commençait à plomber qu'à l'approche de midi.
Tout se passait bien : l'équipe de vendangeurs était pleine d'entrain et tout le monde s'activait entre les rangs en chantant, maniait l'épinette avec précision. Le travail avançait vite. L'un après l’autre, les porteurs vidaient leurs bouilles chargées de grappes d'un beau rouge sombre. Il commençait à faire très chaud et, dans les lointains, de gros nuages couleur d'ardoise s'accumulaient en bourgeonnant. Sans aucun doute, un orage se préparait.
Tout juste passé midi, la joyeuse troupe s'octroya une pause casse-croûte. Le pain et les terrines passaient de main en main, les topettes se vidaient bon train. Joie et insouciance vont bien ensemble.
Soudain, un éclair déchira le ciel qui, entre temps, avait viré au violet, puis un deuxième sans attendre le fracas du premier et tout se mélangea dans un inquiétant vacarme. La pluie arriva aussitôt et tout le monde courut se réfugier non loin dans une cadole. L'orage était bien là, juste au dessus de nous. Au bout de quelques instants, la grêle s'en mêla. Les grêlons, d'abord comme des petits-pois, martelaient les feuilles en faisant un drôle de bruit. Puis sans prévenir, ils devinrent gros comme des œufs de poule. En même pas cinq minutes, la vigne fut ravagée : les grappes broyées à terre se mélangeaient à la boue et de petits torrents d'eau mêlée de grêlons et de feuilles déchiquetées se formaient entre les rangs.
Narquois, le soleil revint peu après, mais personne ne chantait plus. Ce fut mon seul et dernier jour de vendange.

Aphorismes Version imprimable

Ce n'est pas avec ses oreilles qu'on écoute le rossignol.

Faut-il savoir voler pour comprendre l'alouette?

Le papillon qui butine cherche la fleur qui lui ressemblera. Qu'en pensent le narcisse et le flocon de neige?

Dépouiller sa vie, c'est rendre sa place à la poésie.

Quand j'ai vraiment soif, je lis un poème.

Poète, oublie ton prêche: quand les fidèles seront là, tu seras déjà parti ailleurs.

Ciel, le puits est à sec! Il est temps d'élever ton regard.

Croire en l'avenir, ou pas, ne sert à rien car il adviendra toujours.

Je plains ceux qui n'ont plus que la mort pour les surprendre.

Le temps. Version imprimable

Le jour et la nuit
comme les deux jambes
du temps
nous qui fermons nos yeux le jour
et les ouvrons la nuit.

Les orages d'altitude Version imprimable

Je ne sais si en termes de météorologie cela a un sens, mais je veux parler de ce que j'appelle les orages d'altitude.
Ils semblent se former à l'horizon et se chargent de lourds nuages noirs-violets. Ils progressent très lentement sans que l'on voie le moindre éclair, mais dont on entend sans discontinuer les grondements. On dirait qu'ils se nourrissent d'eux-mêmes, qu'ils font ça entre eux sans se soucier d'un dénouement qui apaiserait les tensions électriques.
Ça peut durer une demi-heure ou une heure sans qu'on perçoive la moindre évolution. Sauf l'inexorable et menaçante avancée. C'est comme une menace contenue et donc plus terrifiante encore. Je pense alors à un volcan sous pression sur le point de se réveiller pour de bon. Puis soudain, sans qu'aucun signe visible ne laisse rien prévoir, deux scénarios sont possibles: soit les nuages se disloquent, se taisent en quelque sorte, et laissent apparaître à nouveau le soleil (mais pour combien de temps encore), soit un éclair plus fort que les autres parvient à briser cette masse grise, frappe la terre et entraîne avec lui un déluge d'eau et de grêle. La nature, prise au piège de cette violence enfin libérée ne sait que faire sinon le dos rond. Si elle savait, peut-être même qu'elle prierait le bon Dieu pour que ça s'arrête.
D'ailleurs bon Dieu ou pas, ça finit toujours par s'arrêter.
Cette scène n'est pas anodine pour les enfants: parfois, les parents sont comme ces orages.