Les orages d'altitude Version imprimable

Je ne sais si en termes de météorologie cela a un sens, mais je veux parler de ce que j'appelle les orages d'altitude.
Ils semblent se former à l'horizon et se chargent de lourds nuages noirs-violets. Ils progressent très lentement sans que l'on voie le moindre éclair, mais dont on entend sans discontinuer les grondements. On dirait qu'ils se nourrissent d'eux-mêmes, qu'ils font ça entre eux sans se soucier d'un dénouement qui apaiserait les tensions électriques.
Ça peut durer une demi-heure ou une heure sans qu'on perçoive la moindre évolution. Sauf l'inexorable et menaçante avancée. C'est comme une menace contenue et donc plus terrifiante encore. Je pense alors à un volcan sous pression sur le point de se réveiller pour de bon. Puis soudain, sans qu'aucun signe visible ne laisse rien prévoir, deux scénarios sont possibles: soit les nuages se disloquent, se taisent en quelque sorte, et laissent apparaître à nouveau le soleil (mais pour combien de temps encore), soit un éclair plus fort que les autres parvient à briser cette masse grise, frappe la terre et entraîne avec lui un déluge d'eau et de grêle. La nature, prise au piège de cette violence enfin libérée ne sait que faire sinon le dos rond. Si elle savait, peut-être même qu'elle prierait le bon Dieu pour que ça s'arrête.
D'ailleurs bon Dieu ou pas, ça finit toujours par s'arrêter.
Cette scène n'est pas anodine pour les enfants: parfois, les parents sont comme ces orages.

Vert indigo. Version imprimable

Imaginez une prairie. Un troupeau de moutons est passé par là. L’herbe est rase, mais pas trop: juste ce qu’il faut pour que les derniers rayons du soleil printanier s’y accrochent. Un vert qu’on croirait faux tant il est jaune et brillant.
C’est le moment où les bêtes, dans la bergerie, donnent leur lait, tandis que dehors, la lumière décline. Il commence même à faire frais. La lune rôde à l’horizon à l’instant où le soleil disparaît derrière la forêt.
Le bleu du ciel n’y croit déjà plus, tandis que les ombres s’allongent, que les montagnes au loin virent au violet puis à l’indigo, et invitent le monde entier à plonger dans la nuit.

Eloge du pain. Version imprimable

Cher Monsieur,

savez-vous la place que vous prenez dans ma vie? Matin, midi et soir je pense à vous.

Lorsque je tranche votre pain frais, je vois des champs de blé somnolant au soleil de juillet, des alouettes qui s’envolent en chantant la joie de l’été.

Un peu rassis, lorsque je le fais griller et que je vois la mie blondir et que j’entends la croûte grésiller, c’est toute la maison qui embaume.

Et lorsqu’au soir je le trempe dans ma soupe, je devine tous ces aïeuls de la terre, fourbus, mais heureux d’avoir du pain à manger.

Alors, cher boulanger, pour tout cela, que vos mains soient bénies.

Bien à vous.

Les trains. Version imprimable

J'aime regarder passer les trains. Je n'y peux rien, c'est comme ça. Ça me fait rêver. J'apprends. Je m'installe sur le pont qui enjambe les voies juste à la sortie de la gare. L'hiver, l'endroit est plutôt hostile : la rambarde, les rails, tout cet acier partout inspire le froid. Mais en plein été, lorsque la journée a été particulièrement chaude, il monte du ballast une indéfinissable odeur faite de rouille et de vieilles graisses qui témoigne de la longue histoire de ces voies.
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Le gardien. Version imprimable

Je suis gardien. J'ai toujours été gardien. J'ai ça dans le sang, dans l'âme. Maintenant, je suis gardien de musée. Avant, j'étais dans un phare, mais de toute cette période marine, jamais je n'ai vu quelqu'un vouloir voler mon phare. Consciencieusement, tous les soirs pourtant, j'allumais la lanterne, je scrutais l'horizon, même aux nuits de grandes tempêtes. Non, jamais personne. Alors un jour, je me suis lassé et je me suis dit que gardien de musée, ce serait mieux, plus utile.
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Noir et blanc. Version imprimable

Un grand parc, en hiver, au cœur de la ville. Personne. Il neige. Les arbres nus, figés, encore noirs, se couvrent peu à peu d'une fine pellicule blanche. Le lac est gelé. Quelques canards, sur une patte, regroupés au milieu, immobiles, semblent pétrifiés. Une statue, sans doute une copie de la Vénus d'Arles, juchée sur un imposant piédestal, à demi dévêtue, esquisse un sourire. Au mouvement du drapé de la pierre, on dirait qu'elle va lâcher sa tunique et danser.
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C'est comme... Version imprimable

C'est comme marcher sur un chemin qui se crée au fur et à mesure que tu avances. Il y a des ponts, des tunnels, des virages et des lignes droites, ça monte et ça descend. Parfois tu as très mal aux pieds. Mais tu dis tant pis, tu dis ce n'est pas grave. Puis, à la fin, tu es fatigué, tu ôtes tes chaussures, et tu t'endors.
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Livre blanc. Version imprimable

Par ma fenêtre ouverte, je vois un vallon. Au fond, on devine le parcours presque rectiligne d'un ruisseau à la rangée des saules qui le bordent. De part et d'autre, comme un grand livre ouvert, deux larges prés en pente douce et légèrement bombée.
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