Mendiant. Version imprimable

Je nourris mon chien avec du foie gras.
Je nourris mes chats avec du caviar.
Moi-même, je ne mange que des chocolats les plus fins et bois les vins les plus rares.
Je me lave dans des baignoires pleines de champagne.
Je me chauffe en brûlant des billets de banque.
Je collectionne les tableaux de maître.
Bref, quand arrive la fin du mois, je suis sur la paille et je vois les mendiants rôder autour de ma maison. On dirait qu'ils attendent qu'il pleuve des sous! Mais quoi, je viens de vous le dire: je ne jette jamais mon argent par les fenêtres!...

Jour de soleil. Version imprimable

Le soleil s'est levé de bon matin: pas un instant à perdre. Il est monté dans le ciel, dans son royaume. Alors les oiseaux se sont mis à chanter. Il y avait de la lumière partout et les gens étaient heureux.
Le soir, il est descendu de son trône puis est allé se coucher. Les gens ont veillé encore un peu, mais les oiseaux se sont tus. Pour ne pas le réveiller sans doute, car sinon, il aurait fallu se remettre à chanter. Ils laissent le rossignol se débrouiller tout seul, et il le fait très bien. Mais lui, c'est pour la lune...

Jour de vent. Version imprimable

Depuis ce matin, le vent souffle. Il s'est même levé avant tout le monde, cette nuit. Dans la cour, le portail a claqué, le forsythia se débat comme un beau diable et le peuplier, en face, fait sa prière. Les oiseaux, apeurés, ne sortent pas. Sauf de temps en temps un corbeau qui lutte un moment, puis renonce.
Où sont les moineaux, les mésanges? Emportés comme feuilles mortes?
Le jour décline enfin. Et ça siffle encore de toutes parts. Et les nuages passent encore en courant en rasant la colline et disparaissent en lourdes volutes grises. On n'imagine pas combien les poumons de la terre peuvent contenir d'air!
 Et heureusement, tout a une fin. Lassé sans doute de tant d'efforts, le vent renonce lui aussi, comme le corbeau tout à l'heure. On dit que le vent se lève mais pas qu'il se couche. Après avoir tant couru, on dit simplement qu'il tombe. Mais comme le soir, sans bruit.

Jour de pluie. Version imprimable

Je vois se former peu à peu, sous le portail qui ferme la cour, deux petits sillons d'eau. Immuable passage des roues de ma voiture.
Un petit moineau vient s'y baigner, puis un autre. C'est la grande attraction: le seul spectacle vivant. Tout autour, la nature prend patience: c'est dans sa nature. Chaque chose vient après l'autre, à l'image des gouttes de pluie. Le forsythia qui borde l'entrée n'aime pas ça et frissonne à chaque goutte qui le mouille.
Le soir, ce ne sont plus deux petits sillons d'eau, mais une large flaque. Une tourterelle vient s'y baigner. Puis une autre.
Et demain, un cormoran? Un albatros?

Jour de neige. Version imprimable

On dirait que le monde attend.
Le vent est tombé, en premier, avant la neige. Lui aussi sait tomber sans faire de bruit. Ou plus juste: se retirer.
Devant ma maison, un peuplier monte, droit, à l'assaut du ciel. Pourtant d'ordinaire si mobile, aujourd'hui, pas un mouvement ne l'agite. À peine un frisson lorsqu'un oiseau s'y pose ou s'envole.
Et maintenant, c'est la neige... Et c'est beau comme un sourire d'enfant qui dort. Fascination du silence. Au début, c'est beau, oui. Mais plus tard, c'est inquiétant: quand cela va-t-il donc s'arrêter? C'est venu sans un bruit, cela devra-t-il finir dans un fracas ou dans un soupir?
Eternellement insatisfait, l'homme ne sait pas jouir de l'instant...

L'âge d'or. Version imprimable

L'âge d'or: deux petits mots qui me prennent à la gorge et qui, sans prévenir, me jettent à terre. C'était quand? Il y a combien de temps? Y en a-t-il seulement eu un?
Je sens bien que derrière ces mots se cache quelque chose comme une réalité réinventée, une vérité imaginaire. Et si c'était le triste constat que je suis passé à côté, que je n'ai pas su saisir l'instant où il aurait fallu faire le bon choix, monter dans le bon train?
Penser à un âge d'or, c'est déjà reconnaître que du temps a passé: ce n'est pas une question de jeune mais bien d'un vieux qui sent que l'essentiel de sa vie est déjà derrière.
Regarder par dessus l'épaule? Pfff... De grâce! l'arthrose me rappelle vite à l'ordre et me conseille de regarder devant: c'est mieux pour ne pas tomber, sombrer et c'est plus à ma portée...
Et puis qui sait? Peut-être l'âge d'or est-il plutôt à venir?

Bon jour. Version imprimable

J'ouvre mes volets comme on ouvre les yeux, à moins que ce ne soit l'inverse: je n'ai jamais su.
Le monde pénètre dans ma chambre.
Celui de la nuit trouve refuge dans les ténèbres de ma mémoire.
Il est temps de prendre pied dans le jour.
Il est temps de regarder les bois qui s'étendent à perte de vue.
Loin, très loin, le murmure de la rivière; une voiture passe là-bas; une cloche tinte au village; un oiseau chante, perdu dans le feuillage.
Partout l'odeur de la rosée, de l'humus, de la fumée de bois.
Le miracle de chaque jour...

Paysage avec brouillard. Version imprimable

Paysage avec brouillard. Paysage de l'absence. Paysage du doute.
L'inconnu, l'imprévu peuvent surgir de toute part, à tout moment, alors que la vue ne sert plus à rien. Ne restent que l'odorat et l'ouïe, comme les bêtes sauvages.
Paysage avec brouillard, c'est ressusciter la bête en nous, l'insécurité que notre civilisation fuit tant: on peut bien éclairer la nuit et, croit-on, écarter le noir. Mais contre le brouillard?
Les fantômes renaissent, l'impalpable, l'insaisissable monde sans contour. Limites sans barrières et fin des certitudes: l'homme est si fragile dans le brouillard!