La vieille dame. Version imprimable

 Quand j'étais petite, j'aimais jouer à la marchande. Je m'installais en haut des marches de l'escalier extérieur qui menait à la cuisine. Je vendais des coquilles d’escargot vides, des petits cailloux blancs, des boutons de culotte de toutes les couleurs, et parfois, des fourmis et des araignées mortes. Ma grand-mère, quand elle était gentille ou quand j'avais été sage, me prêtait sa balance avec les poids bien rangés de un à cinq cents grammes. Il en manquait un de deux grammes, qu'on avait remplacé par un petit plomb de chasse. Quand j'avais fini, j'étais fière de lui rendre la série complète bien en ordre.
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Café. Version imprimable

Bon, vous savez ce que c'est: on va au café, on choisit une table obscure au fond , on s'installe pour observer, on commande une bière, puis une autre, puis on ne sait plus trop combien. Bref, le temps passe.
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Le chant du grillon. Version imprimable

 Un jour, je pris le temps d'écouter un grillon.
Il avait fait si chaud dans la journée ! Le soleil avait bombardé la campagne environnante et dans la ville accablée de chaleur, beaucoup de monde avait trouvé refuge dans les jardins publics. Pour tous ces gens, c'était comme un instinct de survie qui les poussait à chercher ce contact avec la nature, pourtant si peu sauvage en ces lieux très ordonnés. Et puis la campagne, c'était trop loin, tel un inaccessible mirage. Lorsqu'ils y pensaient, ils éprouvaient une sorte de malaise, une culpabilité, même : pourquoi ai-je un moment donné laissé, voire abandonné, tout ça ? Car au fond d'eux, tout au fond, loin derrière les habitudes et les renoncements subsistait une espèce de souvenir, ou vague réminiscence semblable à ce qui reste d'un rêve inachevé dont on se souvient si mal au réveil qu'on ne peut le raconter.
Et puis le soir finit par arriver et avec lui son lot d'odeurs, de fraîcheur et de paix. Après que le soleil eut disparu, la température commença à baisser et les souffles d'air, auparavant si étouffants laissèrent peu à peu place à une petite brise légère et bienvenue. Le feuillage des bouleaux et des saules qui bordent l'étang central tremblotait dans ce nouvel air vivifiant. Comme tant d'autres, et plus ou moins à contre cœur, l'exigence de mon travail faisait que je vivais depuis pas mal d'années dans cette ville. Et puis ça m'a pris tout à coup, sans prévenir, ce fameux soir d'été. Toute ma journée n'avait été que rendez-vous, réunions à n'en plus finir, coups de téléphone. Lorsque je pus enfin sortir de ce labyrinthe la nuit allait tomber. Pour rentrer chez moi, j'emprunte un large boulevard qui longe le parc. Mais sans crier gare, l'idée saugrenue me vint de m'arrêter. D'arrêter tout ça Je rangeai ma voiture non loin d'une entrée. Une grande allée menait directement au bassin aux poissons rouges. J'avisai un banc inoccupé et m'y assis. Le jet d'eau diffusait une fine bruine que le vent dispersait de ci de là au gré de son humeur. Parfois, je recevais une partie de cet embrun que j’accueillais avec plaisir. Les gens commençaient à rentrer chez eux, peu à peu l'agitation disparaissait et le silence s'installait. Au bout d'un moment, je me retrouvai seul dans mon petit coin de verdure. C'est alors que j'entendis le grillon. Peut-être chantait-il avant et je ne l'avais pas remarqué ? Il n'était qu'à quelques pas de moi. Je quittai mon banc et allai m'accroupir près de lui. Il était là, dans l'herbe et dans sa carapace noire aux reflets de bronze. Lorsqu'il me sentit trop proche, il se réfugia dans un trou. J'étais ému de la fragilité, de la précarité de cette vie. Je m'éloignai un peu et attendis. Il ne tarda pas à ressortir et à reprendre ses stridulations. Comme un jeu, je m'approchai à nouveau ; il se tut ; je reculai : il se remit à chanter. J'étais comme un enfant, je sentais quelque chose se produire en moi, comme si des certitudes d'adulte vacillaient.
Je finis quand même par rentrer chez moi, un peu à regret. Le malaise ne se dissipait pas. Ma femme m'observait en silence jusqu'au moment où, l'air de rien comme elle sait si bien le faire, elle me demanda : quand est-ce qu'on s'en va ? Désarçonné, je sursautai : euh... quoi ?.. Hein ? Elle : oui, oui, je t'observe depuis quelques temps, tu changes, tu ne parles plus de ton travail, tu ne t'intéresses plus au mien, et puis ce soir, c'est le bouquet ! Tu rentres à point d'heure en sifflotant, la mine réjouie. Je lui racontai le grillon. Alors, elle me prit dans ses bras et me dit dans le creux de l'oreille des tas de choses étranges que je ne comprenais pas. Ce que j'écoutais, c'était le ton grave de sa voix, déterminé et à la fois si aimant, en même temps que j'entendais encore résonner dans ma tête le chant du grillon.
Deux mois plus tard, nous déménagions...

L'Argentalet. Version imprimable

J'habite au bord d'un petit chemin communal qui mène à une forêt. Un peu plus loin, après un coude, il plonge dans l'épaisseur des arbres. C'est le royaume du renard, du blaireau, du chevreuil et du sanglier. On soupçonne même parfois l'approche furtive d'un lynx.
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Un jour, j'ai voulu écrire. Version imprimable

Un jour, j'ai voulu écrire. Je suis allé à la petite librairie papeterie juste en bas de chez moi. J'ai longuement fouillé dans les étagères pour trouver le plus beau papier. C'est très important, le choix du papier: lisse, mais pas trop; blanc, mais pas trop; satiné plutôt que mat ou brillant. Puis j'ai cherché le stylo idéal. C'est très important le stylo: d'un diamètre ni trop fin ni trop gros, il faut l'avoir bien en main, un peu lourd mais avec une plume plutôt souple. C'est très important, les pleins et les déliés: c'est le poids, la terre, les racines, puis l'envol, la lumière, la liberté...
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La route. Version imprimable

Avant, j'aimais conduire. La nuit surtout, sur les routes désertes. La sensation que j'avais était celle de l'infini. La lumière jaune des phares qui se perd au loin me donnait l'impression de traverser un néant sans cesse renouvelé: la nuit, il n'y a pas d'horizon. Et puis il y avait cette joie intense du point du jour: tout ces paysages traversés sans les avoir vus, ces villages endormis, ces bêtes sauvages furtivement aperçues, ces papillons nocturnes, disparus comme rêve.
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L'aube incertaine (fin). Version imprimable

Avais-je dormi? Ou simplement somnolé? Comme d'habitude, je ne savais le dire. J'étais comme l'aube: indécis, un peu engourdi. J'avais envie à la fois de déplier mes jambes, marcher un peu, mais je ne pouvais en même temps pas détacher mon regard de cette infinie étendue d'eau en mouvement.
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L'aube incertaine (première partie) Version imprimable

Il fallait bien que l'aube soit incertaine: est-on jamais sûr du jour qui advient, de ce qui fera qu'au soir on pourra dire "ce fut une belle journée" ou "j'aimerais tant pouvoir tout oublier"? Alors oui, l'aube de ce jour était incertaine.
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